10 ans sans polio

Dr George OblapenkoLe docteur Oblapenko a rejoint l'OMS en 1990 en tant que conseiller technique dans le domaine de l'élimination de la poliomyélite. Lorsqu'il a pris sa retraite, en 2000, il s'est vu confier une mission spéciale d'un an comme coordinateur du processus de certification « exempt de poliomyélite ». Dans cette capacité, il a travaillé avec toute une série de partenaires et la Commission européenne de certification de l'éradication de la poliomyélite afin de parvenir, le 21 juin 2002, à une certification dans la Région européenne. À l'occasion du dixième anniversaire de ce succès capital, il revient sur ce qui a permis d'atteindre et de conserver le statut « exempt de poliomyélite ».

Pour rendre la Région exempte de poliomyélite, il a fallu consentir des efforts extraordinaires. Quel a été le plus grand défi à relever ?

Il y a eu pas mal de défis. Premièrement, au moment où nous avons lancé le processus de certification, la polio faisait encore des incursions dans la Région, affectant divers pays. L'OMS avait des stratégies bien précises pour interrompre la transmission de la polio, dont l'obtention d'une couverture vaccinale de 90 %, des campagnes de vaccination massives appelées « journées nationales de la vaccination » et des campagnes de ratissage là où il le fallait, ainsi qu'une surveillance de la paralysie flasque aiguë (PFA) [la première étape de la surveillance du poliovirus consiste à effectuer un dépistage de la PFA, qui peut révéler une poliomyélite]. Mais de nombreux pays n'avaient pas de plans nationaux fondés sur ces stratégies. Le défi initial a donc été d'amener tous les pays à accepter des plans de ce type.

Deuxièmement, de nombreux pays n'attachaient pas d'importance à l'obtention d'un statut « exempt de poliomyélite ». Certains pays n'avaient pas connu de cas de polio depuis des années, de sorte qu'il a été difficile de les mobiliser pour faire ce qu'ils avaient à faire : par exemple, mettre en place un système de surveillance afin de pouvoir prouver qu'aucun poliovirus n'était en circulation. Mais, bien entendu, nous avons eu des flambées épidémiques dans toutes les parties de la Région ; nous en avons même eu une aux Pays-Bas dans les années 90. Aussi savions-nous que nous avions besoin de l'engagement politique de l'ensemble des pays.

Et cela, en fait, a été le troisième défi. En 1990, il n'y avait que 31 pays dans la Région européenne. La dissolution de l'URSS, en 1991, a soudainement fait apparaître 15 nouveaux pays dans la Région, chacun avec des ministères de la Santé tout neufs. Nombre de ces nouveaux pays avaient besoin d'une assistance technique et financière, et c'était un défi parce que notre budget bisannuel pour l'éradication régionale de la polio n'était que de 10 000 USD. Donc, vous pouvez voir que nous nous sommes trouvés face à de nombreux défis, tant sur le plan de l'engagement des pays que sur celui des ressources. Mais malgré tout, nous avons trouvé le moyen d'aller de l'avant et d'atteindre notre but.  

Quel est, pour vous, le succès le plus éclatant obtenu durant le processus de certification ?

Tout était captivant dans les années qui ont précédé l'obtention du statut, mais si je devais sortir un événement du lot, ce serait l'opération MECACAR. MECACAR signifie Méditerranée, Caucase et républiques d'Asie centrale, tandis que MECACAR Plus inclut aussi la Fédération de Russie. L'idée était de synchroniser les campagnes de vaccination de masse entre pays voisins et au sein des sous-régions, afin d'augmenter les chances de parvenir à arrêter la transmission de la poliomyélite sur ces territoires.

En fait, l'idée de l'opération MECACAR est née en juin 1994, à Atlanta, en Géorgie, aux États-Unis, au cours de l'une des réunions tenues régulièrement par l'équipe mondiale de lutte contre la polio. Je me rappelle très bien que l'un des exposés concernait l'analyse génétique des poliovirus, et montrait que beaucoup de virus endémiques venaient, en fait, d'Inde et du Pakistan. Cela a déclenché une discussion sur un constat, à savoir que les pays et sous-régions ne pouvaient espérer interrompre la propagation de la polio seuls ; ils seraient bien plus efficaces en travaillant ensemble et en synchronisant leurs activités.

Les débats qui ont eu lieu lors de cette réunion initiale ont débouché sur un plan visant à coordonner certaines activités dans 10 pays de la Région européenne et 7 pays de la Région de la Méditerranée orientale, afin d'obtenir des accords pour programmer une première vague de journées nationales de la vaccination consacrées au vaccin contre la polio. Nous espérions programmer la première vague de vaccination le 7 avril 1995, Journée mondiale de la santé, ou aux alentours de cette date, et nous avions cette année-là un thème approprié : « Un monde débarrassé de la poliomyélite ». Une fois notre proposition adoptée par le groupe technique, Rotary International a généreusement promis 5 millions d'USD. Le Rotary International voulait, et cela se comprend, conserver les fonds jusqu'à ce que nous puissions démontrer que les pays allaient réellement tenter de réaliser ce plan.

Pour ce projet, nous bénéficiions du ferme soutien des Centers for Disease Control and Prevention (CDC) aux États-Unis, du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), mais nous en étions aux derniers jours de janvier et nous devions nous assurer d'obtenir les fonds du Rotary. Nos collègues d'UNICEF, en particulier, devaient acheter les vaccins pour les activités planifiées en avril. Je me rappelle m'être rendu chez le responsable des achats de l'UNICEF, et il était en train de calculer au cm2 près comment expédier le vaccin aux pays le plus efficacement possible. C'est alors que le Rotary a confirmé avoir constaté une unité de vues et de l'enthousiasme dans tous les pays. Il a donné le chèque à l'UNICEF le lendemain matin, ce qui nous a permis de lancer l'opération MECACAR. Immédiatement, nous avons envoyé des membres de notre personnel dans les pays afin d'élaborer des plans d'action pour les campagnes. Cela a été un moment particulièrement passionnant.

Quel a été le fait le plus enthousiasmant de la cérémonie de signature, en 2002 ?

Eh bien, le fait le plus enthousiasmant n'a pas eu lieu durant la cérémonie officielle. La veille, il y avait eu une réunion à huis clos de la Commission régionale, lors de laquelle ses membres devaient décider s'ils pouvaient se fier aux informations que les pays avaient fournies. Allaient-ils prononcer la Région exempte de poliomyélite ? Il fallait satisfaire à divers critères et conditions préalables pour décrocher la certification, et la Commission régionale a dû procéder à un examen minutieux pour savoir si les pays les remplissaient tous. C'est donc lors de la réunion qui a eu lieu avant la cérémonie que l'on a peaufiné les petits détails. La Commission régionale a passé en revue des documents très précis datant de 1992 à 2002, et il y a eu force débats et évaluations.

La nuit avant la cérémonie, la nouvelle est tombée : la Commission régionale avait accepté les bases factuelles fournies et allait certifier la Région exempte de polio. Et ce fut vraiment une soirée pleine de joie. Certains d'entre nous, dont les membres de la Commission régionale et des membres du personnel de l'OMS, sont allés au restaurant pour fêter ça en petit comité ; le lendemain, nous étions prêts pour une cérémonie plus solennelle et de plus grande envergure. Je n'ai vraiment pas réussi à dormir beaucoup cette nuit-là tellement j'étais survolté. Je repensais sans cesse aux activités et aux événements passés, et à ce que nous avions réussi à faire. Quel sentiment de réussite !

Quelle est, au bout du compte, la valeur du statut « exempt de poliomyélite » ? Qu'est-ce que cela signifie, en termes pratiques, pour la santé dans la Région européenne ?

C'est une question difficile à bien des égards. Je me souviens que quand la variole a été éradiquée, voici maintenant plus de 30 ans, le directeur général de l'OMS a fait observer que c'était là une telle prouesse qu'un jour - même si nous ne pouvions pas encore vraiment en prendre conscience - on se rendrait compte qu'elle était sur le même pied que l'exploration spatiale et le premier pas de l'homme sur la lune. Il a déclaré que l'éradication de la variole avait aidé les êtres humains à enfin comprendre ce que nous pouvons arriver à faire quand nous unissons nos efforts. Je pense que l'on peut dire honnêtement que le succès remporté contre la poliomyélite est une réussite similaire, quoique à un niveau régional. Selon nos estimations, on aurait évité environ 1500 cas de paralysie au cours de ces dix dernières années. On ne le sent peut-être pas ; on ne peut pas désigner du doigt un enfant en particulier et dire qu'il a été préservé d'une paralysie, mais toujours est-il que c'est quand même une performance extraordinaire.

Il y a une avancée plus tangible pour la Région européenne : le système de surveillance de la PFA mis en place dans le cadre de la lutte contre la transmission indigène du poliovirus sauvage dans cette Région. Lorsque nous avons commencé, il n'y avait pas de systèmes de surveillance de la PFA, et entre 1996 et 2000, ces systèmes ont été mis en place et le réseau des laboratoires de la poliomyélite a été déployé dans le cadre des activités d'éradication. Ce réseau a servi de modèle pour d'autres réseaux de laboratoires – pour la surveillance de la rougeole et du rotavirus, par exemple. Je pense que sa mise en place a aidé tout le secteur de la santé publique à prendre conscience du fait que si l'on veut venir à bout d'une maladie, il faut l'appui de laboratoires efficaces pour la surveillance. Nous avons maintenant des normes exigeantes et obtenons de nos laboratoires des résultats précis, et c'est grâce à nos activités régionales d'éradication de la polio.

Après avoir tant travaillé, qu'avez-vous pensé quand la Région a connu une importante flambée épidémique, en 2010 ?

J'ai été déçu. Ayant fait l'expérience d'importations avant la certification, dans des endroits comme la Bulgarie, la Géorgie et les Pays-Bas, j'étais conscient que cela arriverait tôt ou tard. Mais j'ai quand même été déçu, car nous avions créé un bon système de surveillance, et cela aurait dû nous permettre de détecter rapidement les importations.

Je ne peux pas assurer que nous n'aurons pas d'autre flambée épidémique dans la Région. Celle du Tadjikistan - même si elle a été une déception -  a montré que les pays qui ont bien organisé leur surveillance peuvent contrôler rapidement les flambées épidémiques. Nous l'avons vu au Kazakhstan et en Fédération de Russie, pays qui n'ont eu que quelques cas, surtout parmi des migrants. Mais à l'époque où la Région a reçu sa certification, nous avions coutume de dire : « Ce n'est pas fini tant que ce n'est pas terminé », et je crois que c'est toujours valable aujourd'hui. Pour moi, cela veut dire que nous devons continuer à vacciner les enfants, nous devons continuer à assurer une surveillance, nous devons détecter la maladie et l'arrêter. « Nous ne pouvons pas dire : " nous sommes exempts de poliomyélite " et croire que c'est terminé et que nous pouvons arrêter notre travail ».